Biard Roy. A la découverte des métiers d’arts : le campaniste part à l’assaut des clochers normands.

Biard Roy. A la découverte des métiers d’arts : le campaniste part à l’assaut des clochers normands.

Deux campanistes changent le battant d’une cloche à Sainte-Marguerite-sur-Mer Photo Paris Normandie

Le métier de campaniste est non seulement méconnu, mais aussi rare. L’entreprise Biard Roy, installée à Sainte-Austreberthe depuis 1818, installe et répare les cloches des églises, leurs horloges, leurs charpentes. Portrait d’un quotidien étonnant, au sommet des clochers.

La journée commence à 7 h du matin à Sainte-Austreberthe en Seine-Maritime. Les artisans se réunissent au siège historique de la société pour laquelle ils travaillent, Biard Roy. C’est pour repartir aussitôt, une fois armés de leur feuille de chantier, camion chargé. Aujourd’hui, deux d’entre eux se rendent à l’église de Sainte-Marguerite-sur-Mer, près de Dieppe. Ils doivent changer le battant de la cloche et installer une protection autour du moteur. C’est leur quotidien. Monter en haut des clochers, là où personne ne va.

Olivier Jourdain a une formation d’électricien et 10 ans d’ancienneté dans l’entreprise. « On peut dire que je suis un ancien maintenant », sourit-il. Son grand-père travaillait lui-même à Biard Roy. Olivier commence à 20 ans comme monteur de beffroi. Cette année, il est passé au service après-vente. C’est en faisant une visite de maintenance qu’il remarque que le battant, trop dur, est en train d’abîmer la cloche, et que l’installation électrique n’est pas conforme. « Le battant était en train de faire un plat. La cloche s’use et risquait de fêler. On en a refait un de 25 kg en acier plus tendre. » Romain Roussel, monteur un peu moins expérimenté, l’aide sur ce chantier d’une demi-journée.

« Je croyais
qu’il y avait
un Quasimodo »

Il faut grimper deux échelles, monter les outils et le matériel à travers des trappes tout juste assez grandes pour laisser passer un homme. Sous le toit de l’église de Sainte-Marguerite-sur-Mer sont entreposées des chaises oubliées, une sculpture de la vierge. La plateforme où réside la cloche est envahie de toiles d’araignées, le sol est troué. Les deux hommes doivent s’allonger pour réparer la pièce de cuivre, enjamber les poutres, raccorder les fils électriques avec des lampes frontales sur la tête. « Et encore, là on a de la chance. L’échelle est correcte, il n’y a pas de pigeon et on a de la lumière ! » Romain, très fier, raconte la fois où il s’est fait une amie chouette sur un chantier. Ce qui plaît aux deux artisans, le fait de ne pas avoir de routine. « On ne fait jamais la même chose, ce n’est jamais la même configuration. »

« Allez, le vieux battant, à la poubelle », souffle Romain. Olivier descend pour remettre le courant. C’est l’heure de tester le balancement de la cloche. Ça ne fonctionne pas. « Tu t’es trompé de fil. C’est ça quand on donne un boulot d’électricien à un charpentier... Il y en a qui se sont fait virer pour moins que ça, plaisante Olivier. Quatre ans dans la boite et t’as encore des choses à apprendre. » L’aîné reconnaît qu’il est fréquent de monter les fils à l’envers.

« On est une entreprise du patrimoine vivant »

« Avant d’entrer à Biard Roy, je croyais qu’il y avait un Quasimodo dans chaque clocher », rit Romain. Maintenant, il décrit avec précision la différence entre la volée, le tintement, l’angélus, le glas. Il peut dire le poids d’une cloche rien qu’au coup d’œil. C’est sa routine à lui. « En me réveillant le matin, je sais que je vais monter des marches. On ne craint pas le surpoids ! »

Une fois les fils mis dans le bon sens, la cloche sonne enfin. « Attention aux oreilles ! » Olivier et Romain redescendent les bras chargés, en équilibre sur les échelles. Ils se défont de leurs combinaisons et de leurs chaussures de sécurité, pour quelques heures seulement. Un autre chantier les attend.

Stéphane Pajot, le directeur de l’entreprise, montre fièrement la plaque posée dans l’entrée de la maison Biard Roy. On peut y lire : « Horloges publiques, H. Roy, Sainte-Austreberthe près Rouen. » L’entreprise familiale d’installateurs de coches et horloges d’édifice - plus communément appelés campanistes - a été fondée en 1818 par Abraham Roy, horloger suisse, à Sainte-Austreberthe. « On est une entreprise du patrimoine vivant, on perpétue un savoir-faire », raconte ce patron, non sans fierté.

Biard Roy fabrique tous les éléments autour de la cloche, qui pèse en moyenne une tonne. Il y a d’abord le beffroi et le joug qui servent de structure et de support. « Toutes les pièces de bois en Normandie sont en chêne. Ce joug-là part en Corse », montre Stéphane Pajot. Il faut ensuite la ferrure et les moteurs pour piloter les cloches. Dans les ateliers normands, on travaille le bois et le métal. On y fabrique notamment les battants. « Nous avons donc un travail de fabricant, mais aussi d’installateur. » La dernière composante du métier, les travaux électriques. « Il faut entre cinq et dix ans d’expérience pour être un campaniste opérationnel. »

Au milieu de l’atelier, une gigantesque pièce : le bourdon de la cathédrale de Sées (Orne). « Le bourdon est la plus grosse cloche de l’édifice. Celle-ci date de 1851 et pèse trois tonnes. On a dû refaire le joug, après avoir été réparée en Allemagne. » Dans un coin de la bâtisse, on peut aussi trouver les cloches de Franqueville-Saint-Pierre, installées ici en pension. « On les garde en sûreté en attendant les réparations dans l’église, qui menace de s’écrouler. »

Une majeure partie du travail se fait en intérieur, mais dans des lieux non chauffés en hiver ou sous des ardoises l’été, non protégé des pigeons et autres volatiles. « Le métier est difficile mais on va dans des lieux chargés d’histoire où personne ne va. Il n’y a pas longtemps, on a installé une protection foudre au Mont-Saint-Michel, tout près de l’archange », sourit Stéphane, encore rêveur.

Le patrimoine campaniste est peu visible, selon le dirigeant. Les villageois sont attachés au son des cloches mais ce patrimoine n’est pas que sonore. « Pour les maires, les travaux qu’on réalise ne sont pas aussi visibles que la rénovation d’une route ou d’un trottoir, c’est politique... » Biard Roy était présent en tant qu’exposant au salon des maires 2015, repoussé au début du mois de juin. « C’était le pire salon que j’ai jamais fait. Les maires n’ont pas de projets en cours. Habituellement, c’est l’un des grands rendez-vous de l’année pour rencontrer les municipalités et trouver des clients », regrette Stéphane Pajot, de plus en plus mis en difficulté par la baisse des dotations de l’État. Les entreprises campanistes sont quasi dépendantes des budgets des communes.

« On s’en sort en étant rigoureux »

« Nous, on s’en sort en essayant d’être les plus rigoureux possible dans la réalisation des chantiers et en se diversifiant. » En plus des installations et réparations, Biard Roy propose un service de maintenance annuelle des installations. Ils sont également habilités à la protection foudre. « Ces dernières années, on a fait de l’insonorisation et du chauffage dans les églises. On s’adresse toujours aux communes, mais ça nous permet de maintenir un niveau d’activité acceptable. »

Avant de retourner travailler, Olivier et Romain évoquent leurs meilleurs souvenirs de chantier. Pour l’un, c’est l’installation de nouveaux paratonnerres au sommet du pont de Normandie. Pour l’autre, un immense travail de restauration d’un beffroi à Arques-la-Bataille. Chacun reconnaît que le métier est rude, mais gratifiant.

Source: Paris Normandie

Août 2016